Watermarks – Three Letters from China
Le film raconte, en trois étapes, les difficultés auxquelles le développement vertigineux de la Chine moderne expose ses habitants: à Yangshuo, un endroit trompeusement idyllique du sud pluvieux; à Wuhai, une région dévastée par les mines de charbon dans le nord aride et à Chongqing, la ville pieuvre au bord du Yangzi Jiang. Les protagonistes parlent du passé qu’ils n’arrivent pas à surmonter, du présent complexe et de leurs pas hésitants vers le futur. Jetant un regard poétique sur le quotidien mouvant des Chinois, ce film en présente un instantané subjectif.
Semaine de la Critique Locarno
L’eau est le bien le plus précieux: cela ressort clairement du film de Luc Schaedler, les « trois missives de Chine », si sensuelles et contemplatives. Où l’eau se tarit et où elle est polluée, la vie va de travers. Sur le sol désertifié de Minqin, son village abandonné dans le nord du Gansu, le paysan Wei Guanzei peut tout juste élever quelques moutons et cultiver des graines de fenouil pour les vendre. La plupart des habitants de l’oasis, jadis fertile, sont partis; Wei dit qu’il aurait aussi dû s’en aller.
Changement de scène, au Sud: Derrière les pittoresques montagnes karstiques du village de Jiuxiancun, proche du pôle touristique de Yangshuo, l’eau s’écoule en clapotant vers les champs de riz. Sur les murs, les inscriptions en rouge des impétueux Gardes rouges de Mao n’ont pas encore pu être complètement lavées. On se rend compte à quel point les plaies causées par la terreur passée sont difficiles et lentes à cicatriser dans la communauté villageoise. Pour autant qu’elles le soient un jour. Li Yuming, fils d’un ancien grand propriétaire terrien, se souvient. Nouveau changement de scène: On ne s’imagine plus la saveur des poissons que Chen Zaifu retire du filet sur sa péniche, dans la mégapole de Chongqin, en Chine centrale. Le Professeur Wu, vieux militant écologique, achète toujours son poisson chez lui et entonne, sans se décourager, un chant de jadis. Chen dit: Si j’avais été à l’école, je ne ferai pas le pêcheur.
Trois, quatre régions dans l’Empire du Milieu et les destinées de deux générations. L’eau relie les histoires coulant à travers le temps. Les filigranes, les watermarks du titre, indiquent une situation similaire à celle de la Chine contemporaine, caractérisée par la fragilité et l’incertitude. Le réalisateur Luc Schaedler, lui-même derrière la caméra, et son co-auteur et intervieweur Markus Schiesser, qui vit en Chine, ont observé, en 2011, le quotidien de gens pendant plusieurs mois; ils ont vécu, mangé, fumé et passé du temps avec eux, et les ont incités ainsi calmement à raconter leur vie.
Voilà le fils du paysan Wei, attaché à sa terre natale de Minqin, accompagné par sa femme, qui aide son père une fois par an pour la récolte, puis s’en va à nouveau gagner sa vie comme travailleur migrant à 600 km de là, à Wusutu, comme pelleteur dans les mines de charbon poussiéreuses. C’est là que sa jeune femme se sent à la maison et non chez ses beaux-parents. Un petit geste brusque en racontant, une larme essuyée par la femme, ou le regard de l'homme sur le sol de la cuisine en entrant dans la « cage à lapin » où il habite, en disent long. Pourront-ils résister comme couple avec leur jeune fils?
Au milieu d’une séquence du film, trompeusement belle, Li Yunchuang, le secrétaire du parti à la retraite à Jiuxiancun, parviendra-t-il à conserver le sens de la communauté et des coutumes qui unissent les habitants du village? Enfin, voici Chaomei, garçon manqué, enfant trouvé et adopté par le pêcheur Chen et son épouse à Chongqing, cause de désagréments pour couple, en raison de l’infraction à la politique de l'enfant unique: Chaomei qui préférerait être un homme qu’une femme dans la Chine actuelle, et qui conquit immédiatement nos cœurs par sa douce autonomie, pourra-t-elle s’affirmer dans la « liberté » de la mégapole?
« Les gens derrière les structures m’intéressent », dit Luc Schaedler. Cela aurait dû être d’abord un film à propos de l’eau, mais ces trois missives, émouvantes et calmes, nous parlent d’existences encore ouvertes, en suspens. Des histoires situées entre les revers de la vie et l’espoir à une époque de violents bouleversements.
Martin Walder