Deutsch   English   Français    S’inscrire  

Melodias

Visions du Réel Nyon 2005, Prix TSR meilleur film suisse, Prix Regards sur le crime

Melodias
CH 2005 70'

Réalisation: François Bovy
Scénario: François Bovy
Image: François Bovy
Son: Juan Guillermo Palacios
Montage: Stéphanie Perrin, Damian Plandolit
Production: Nadejda Magnenat, Les films de la dernière heure


Internet:
Les films de la dernière heure



Tourné en Colombie le film raconte l'histoire de Dario qui conduit son taxi, de Jorge, qui décharge des camions, d’Edwin qui travaille dans la police, et de Luis Carlo, qui soigne les blessés et envoie les corps à la morgue. L’un a été évangéliste, mais aussi tueur à gage. Il nous dira combien vaut la vie d’un homme. Un autre racontera pourquoi les prières de sa mère l’ont consolé quand il a retrouvé le corps de son père assassiné… L’autre nous expliquera en sortant de la messe, pourquoi «ce n’est pas un péché de tirer dans l’oreille d’un homme». A la fois exubérants et tragiques, leurs récits nous emmènent aux limites du bien et du mal. «Profite de chaque instant, car au bout du compte, la vie est un rêve» chantent deux musiciens. Ces derniers accompagnent le film, et nous prennent à parti.

"Le documentaire se contentant de «photographier» la réalité est souvent légitimé par son souci d'effacement et d'honnêteté, mais il n'est pas moins heureux de découvrir, de loin en loin, des films de la qualité de MELODIAS, réalisé par le réalisateur franco-suisse François Bovy (né en 1968 à Puidoux). A partir d'une réalité donnée, et particulièrement dramatique en l'occurrence, Bovy s'est efforcé de scénariser une histoire à valeur de fiction, pour mieux illustrer la situation de personnages pris au piège de leur entourage social.
Sur la Colombie et Medellin, dont parle précisément Melodias, nous avons déjà vu moult reportages télévisés, mais les personnages que rencontre, observe et «met en scène» Bovy sont bien plus que des silhouettes «représentatives», approchés dans leur frémissement personnel au moyen de plans rapprochés et de cadrages «intimes», restituant le grain de la peau ou le moindre frémissement du regard ou des traits.
Dès le début du récit de Dario, le chauffeur de taxi, la violence est évoquée, qui va décliner ses situations tout au long du film. Kidnappé avec son fils et menacé de mort, Dario est bientôt relayé par Jorge qui, tout en maniant sa queue de billard, raconte tranquillement dans quelles circonstances il a été chargé de tuer un homme sur «contrat», avant que tel quidam qui lui a révélé la Bible. rengageant alors sur le «bon chemin» sous le regard goguenard de ses jolies amies.
En laissant le dialogue «construire» les situations, François Bovy montre comment, par le fait même d'une société minée par la corruption et le crime, les individus en arrivent à ne plus percevoir la frontière entre «bien» et «mal», tuant sans mesurer le poids de leur acte ou ralliant les forces de l'ordre (comme c'est le cas d'Edwin) après avoir subi la loi des assassins.
Sans souci d'expliquer ou de démontrer, François Bovy n'en développe pas moins une observation pénétrante et percutante, à tout coup adoucie par une sorte d'attention fraternelle. Deux musiciens-guitaristes servent de fil rouge à ce récit sans emphase, dont la dureté laisse filtrer une constante humanité. "
24 Heures

"Sur le cycle de la violence de Medellin, MELODIAS de François Bovy a su plaquer la circularité même de son écriture. Un filmage « sud- américain » (plans serrés sur visages, à-plats de couleurs vives en fond), un chœur antique drolatique, de nombreuses scènes « rejouées » portent une oeuvre dont c'est la particularité de ne jamais se tromper : un bébé dort sur l'épaule de sa mère, n'importe qui recadrerait sur la bouille du bambin, Bovy reste sur la mère, et tant pis si d'abord on ne voit pas son visage, s'il faut attendre que son bercement 1'amène enfin à notre regard."
Sylvain Coumoul, Cahiers du Cinéma

"François Bovy dépasse le genre des portraits croisés. Grâce à une péripétie, le récit déjoue les stéréotypes dans lesquels le spectateur aurait pu enfermer ces personnages typés (chauffeur de taxi, flic, tueur). A travers ces derniers, qui ont été alternativement victimes et bourreaux, se dessine un monde complexe où le respectable et le méprisable, le bien et le mal sont indiscernablement mêlés et ne fonctionne plus comme couples d'oppositions. Melodias emprunte au chœur antique sa fonction de commentaire de l'action en lui donnant la forme de deux chanteurs accompagnées de leur guitare. Dans les séquences charnières, les musiciens chantent des airs de boléro à l'arrière-plan alors que les personnages poursuivent leur action ou leur récit. Ces chansons apportent un regard distancié et ironique et, simultanément, confèrent un souffle épique aux histoires en les transportant dans la dimension de la légende ou du rêve."
Visions du Réel Nyon 2005, Prix TSR meilleur film suisse, Prix Regards sur le crime

Interview avec François Bovy

Comment avez-vous eu l’idée de ce film?
Il y a quelques années je suis allé rendre visite à mon frère en Colombie. Mon arrivée à Medellin fut un choc, mais aussi un moment très fort. Dans cette ville à la mauvaise réputation, où la vie ne vaut pas grand chose, j'ai eu un sentiment d'urgence, le sentiment qu'il fallait profiter de chaque instant car on ne sait jamais ce qui peut se passer. J’ai été vraiment impressionné par ces gens qui me racontaient des histoires terribles tout en gardant le sourire. Impressionné par la parole, la facilité qu’ils ont à conter leurs histoires, l’humour et la liberté de leur ton. Leur joie de vivre en côtoyant la mort, leur sens de la fête. Un paradoxal amour de la vie se dégageait de leurs récits, malgré ou plutôt à cause de la proximité de la mort.

Comment avez-vous choisi vos personnages?
C’est un travail d’approche qui s’est passé sur plusieurs mois. J’ai voulu me plonger dans cette ville. Je voulais saisir ses ambiances, entendre des récits. D’abord, avec un minimum de matériel, appareil photo et recorder audio, je suis allé à la rencontre des contacts et connaissances que j'avais laissé sur place la première fois. J'ai retrouvé deux amies, Aidée Aguire, avocate, et Angela Restrepo, juge d'instruction à Medellin, un travail à haut risque. Ce sont ces deux femmes qui m'ont guidé et conseillé. C'est grâce à leur soutien et à leurs réseaux que j'ai obtenu des autorisations, notamment celle du chef de la police de Medellin. J'ai passé des heures au service des urgences, prenant des photos, ou m'entretenant avec des médecins internes, ceux-là même qui voient arriver les blessés par balles, les mourants et les morts. J'ai assisté aux descentes de la police, j'ai partagé le quotidien de ces femmes et de ces hommes qui vivent chaque jour comme si c'était le dernier, dans un mélange de fatalisme et d'exubérance. Au fil des rencontres, j'ai choisi mes personnages. Passant d'un monde à l'autre, j'ai côtoyé ceux qui suppriment des vies, ceux qui tentent d'en sauver et ceux qui sont chargés de maintenir l'ordre et la justice, sur la frontière ténue entre le bien et le mal.

Est-ce que les protagonistes ont vu le film ?
Pour des raisons de sécurité, certains protagonistes n'ont pas voulu que le film soit diffusé en Colombie, mais je le leur ai montré et ils m'ont dit s'y être reconnu. Les deux musiciens étaient très fiers ! Il faut dire que ce sont deux musiciens de rue, d’anciens paysans qui ont dû quitter leur campagne. Je les ai rencontré alors qu'ils jouaient pour de l'argent dans un cimetière, le jour de la fête des mères

Quelles ont été les difficultés au tournage ?
Je n'ai eu aucune difficulté, mais c'est clair qu'il fallait être le plus discret possible pour ne pas attirer les problèmes. Nous étions deux sur le tournage, le preneur de son et moi à la caméra. J'ai remarqué que la plupart des gens n'ont pas peur d'être filmé et même, ils prennent un plaisir certain à être devant une caméra!

Comment avez-vous abordé les gens sur des sujets aussi sensibles ?
Ils vivent dans une société violente. Certains n'ont aucun problème pour avouer leur crime. Il faut dire que c'est un pays où le taux d'impunité est très haut et que beaucoup de gens se font justice eux mème. Pour nous, c'est surprenant d'entendre des aveux comme ça, mais c'est leur quotidien, et je crois aussi qu'ils ont envie de parler. Si certains ont été bourreaux, ils ont été victimes aussi. Il fallait à mon sens d’un côté mettre en valeur cette prodigieuse capacité de produire des récits à la fois tristes et enjoués, et de l’autre ne pas soumettre trop rapidement leur expérience à des jugements moraux extérieurs, trop prompts à séparer le bien du mal, le respectable de l’abject, le sentimentalisme romantique de la violence répugnante. Alors que précisément, ce qui me semblait intéressant c’était bien plutôt le mélange indiscernable de ces soi-disant contraires. Je voulais que le spectateur soit plongé dans un univers de violence et de foi, de vie et de mort, sans qu’on lui fournisse un mode d’emploi critique et moral d’après lequel il pourrait juger à priori ce qu’il voit.

Avec ce procédé, n’avez-vous pas peur de légitimer la violence ?
L’absence de point de vue critique ou moral ne doit pas conduire à une justification de la violence gratuite. Car précisément, je ne montre pas des images complaisantes de tueurs et d’actes de violence, mais bien plutôt des récits issus de personnages aux statuts sociaux divers. Ce qui finit par émerger, ce n’est pas un “problème” à interroger (violence ou perte de repères moraux), mais la complexité d’un monde, à accepter dans son entier. Et les musiciens apportent leur part de distance et d'ironie. Dès leur première apparition, ils nous disent qu’ils ont parcouru d’autres villes, d’autres pays. Ils prennent le spectateur à parti. Ce sont des personnages de fiction. On les retrouvent à plusieurs reprises, à la manière d’un chœur de tragédie. Avec eux, le film prend partiellement le sens d’une fable allégorique.

Là-bas, la musique fait supporter la réalité, en somme?
Quand la mort rôde, la vie n'est pas loin. Elle ressemble parfois à une chanson. Je pense que la musique joue un rôle très important. Elle accompagne l’existence des protagonistes, elle rassemble leur univers en lui donnant un souffle épique, et elle transcende leur vie en la transportant dans le rêve ou la légende. Comme la religion, elle est à la fois une fuite, un repos et une justification, vis-à-vis de la dure réalité quotidienne.

D’ailleurs, cela provoque une étrange sensation : où est la frontière entre le réel et la fiction ?
Dès le moment où vous filmez, ce n’est plus la réalité au sens pur, c’est la réalité mise en scène, façonnée, cela devient une manière de voir. Dans ce film, la fiction est en quelque sorte déjà à l’œuvre dans les histoires des personnages eux- mêmes. Ils racontent leurs tragédies de leur point de vue, avec un sens du récit étonnant. En les écoutant, j’ai ressenti quelque chose comme la résurgence de forces archaïques profondes, telles qu’on peut les voir à l’œuvre dans les tragédies antiques : Confronté à Dieu comme à sa propre animalité latente, l’homme doit constamment lutter pour maintenir sa propre existence, qu’il tente de mettre en forme à travers des récits à la fois bouffons et tragiques, drôles et tristes. C’est cette complexité archaïque – universellement répandue - que j’aimerais faire passer dans ce film, sans la juger. A travers la fable à portée intemporelle, c’est bien l’expérience globale d’un monde que je désire partager.