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Le mépris






Fritz Lang tourne une adaptation de l'Odyssee pour un producteur américain. Le dernier n'est pas content et invite un jeune auteur de réécrire le scénario. Il invite l'auteur et sa femme, jusqu'alors un couple uni.

"Camille n'agit que deux ou trois fois dans le film. Et c'est ce qui provoque les trois ou quatre rebondissement véritables du film, en même temps que ce qui constitue le principe élément moteur. Mais contrairement à son mari, qui agit toujours à la suite d'une série de raisonnements compliqués, Camille agit non psychologiquement, si l'on peut dire, par instinct, une sorte d'instinct vital comme une plante qui a besoin d'eau pour continuer à vivre. Le drame vital entre elle et Paul, son mari vient de ce qu'elle existe sur un plan purement végétal, alors que lui vit sur un plan animal."
Jean-Luc Godard

"La réalisation du Mépris constitue quand même une étape singulière dans la carrière de Godard, car il s'agit d'une production internationale, "un film de commande" selon l'expression du cinéaste, dont le tournage se déroula aux studios déserts de Cineccità à Rome, ainsi que sur l'île de Capri, sous les yeux vigilants de Georges de Beauregard, producteur attitré de Godard depuis le succès d'A BOUT DE SOUFFLE, de Carlo Ponti, de retour en Europe au début des années 60 après avoir fait escale à Hollywood (à la Paramount), et de l'américain Joseph E. Levine, dont Godard est censé s'être inspiré en changeant la nationalité du personnage incarné par Jack Palance qui est italien dans le roman de Moravia mais qui devient l'américain Jérémie Prokosch dans le film, personnage grotesque qui semble sortir d'une pièce de Webster. Il existe des témoignages parfois contradictoires sur le déroulement du tournage, mais quoi qu'il en soit, on peut en conclure que le film ne correspondait pas du tout à celui dont les producteurs rêvaient, et qu'ils attendaient du MEPRIS qu'il ressemblât davantage au film qui avait fait de Brigitte Bardot, en l'encadrant à souhait dans un décor tropézien, une grande star auprès du public international. Il s'agit, bien sur, du film ET DIEU CREA LA FEMME de Roger Vadim. Lorsque les producteurs américains ont demandé à Godard de rajouter une scène d'amour pour ouvrir le film - et, ne soyons pas dupe, pour attirer un public habitué à voir B.B. se déshabiller à l'écran - il en a profité pour tourner une scène qui lui permet de pousser encore plus loin la réflexion sur les conditions du tournage. Imaginez à quel point cette scène, dépourvue comme elle est de tout érotisme, a dû être frustrante pour la majorité des spectateurs, leurs désirs voyeuristes mis trop en évidence, d'autant plus qu'elle cherche, à travers l'usage de filtres colorés, à déréaliser la représentation et à souligner l'incommensurable espace qui existe entre le spectateur et les personnages. Qui plus est, l'emploi des filtres rouge, blanc et bleu semble être un pied de nez destiné aux producteurs âpres au gain et peu soucieux de la création artistique de qualité.

Cette autoréflexivité se poursuivra tout au long du film - on pourrait s'intérroger, à juste titre vu l'investissement personnel de Godard dans ce film, sur les aspects autobiographiques du film, notamment les fortes ressemblances entre le personnage de Paul et Godard lui-même, et la mise à mort du couple qui reflète les problèmes matrimoniaux de Godard et Anna Karina - et jusqu'aux dernières images : Prokosch n'étant plus là, Fritz Lang et son équipe peuvent enfin se livrer à l'acte de création cinématographique en toute tranquillité, sans avoir à se soucier des caprices d'un producteur inculte. Le dernier plan - panoramique - du film, où la caméra de Godard, en tant que réalisateur du MEPRIS, existant en dehors de la fiction, se joint à celle - diégétique - de Fritz Lang qui filme la mer et le ciel bleu pour L'ODYSSEE, a une double fonction : il témoigne du lien affectif qui existe entre les deux cinéastes, certes, mais on peut y voir aussi une métaphore du film et, par extension, du cinéma tout court.