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Bird's Nest – Herzog & de Meuron In China




Construire entre deux cultures, deux traditions architecturales, deux systèmes politiques. Jacques Herzog et Pierre de Meuron conçoivent dans un cas pour la vitrine internationale de la Chine, dans l'autre pour les besoins tout ce qu'il y a plus de quotidiens de la population. Les architectes bâlois ne développent pas leurs solutions dans leur tour d'ivoire, mais se frottent aux gens sur place. Ce documentaire suit deux projets très différents des deux stars bâloises: le «National Stadium» destiné aux Jeux olympiques d'été de Pékin en 2008 et tout un quartier de la ville provinciale de Jinhua.

"BIRD'S NEST ne chroniquerait que la conception et la construction dudit stade olympique de Beijing, qu'il serait déjà un document formidable. Le récit que font les deux architectes de leur concept, puis la chronique du passage des plans à l'assemblage réel de cette structure métallique des plus audacieuses, vous font déjà comprendre beaucoup de choses. Sur l'architecture visionnaire et l'échelle des possibilités chinoises en particulier. Mais le film va plus loin, posant un vrai regard sur la Chine d'aujourd'hui.
La meilleure idée des auteurs est de s'être tout autant intéressés à un autre projet mené en parallèle par le duo (et les 250 employés de leur bureau): un nouveau quartier à Jinhua, ville moyenne (3 millions d'habitants!) au sud-ouest de Shanghai. Un projet pour l'heure en panne. Enfin, comme les deux architectes, les cinéastes profitent d'intermédiaires qui nous aident à approcher le point de vue chinois: l'ex-ambassadeur et collectionneur d'art Uli Sigg, l'artiste conceptuel Ai Weiwei - un conseiller de la première heure - et quelques autres, associés, bureaucrates ou simples pékins, comme Fang Hanting, rare jeune homme resté dans un village qui se meurt, sa jeunesse siphonnée par la croissance de Jinhua.
De manière complémentaire au magnifique LA STELLA CHE NON C'E de Gianni Amelio se dessine dès lors une tentative d'approche du géant chinois. Par le haut plutôt que par le bas, mais de manière tout aussi respectueuse - quoique révélatrice de certaines contradictions du pays. Parmi celles-ci, un désir d'ouverture très circonspect, marqué par un sentiment d'être incompris, doublé d'une fierté parfois retorse. En butte à de multiples vexations, Herzog et de Meuron doivent ainsi faire preuve d'un sens diplomatique, d'une philosophie et d'une capacité à rebondir souvent remarquables. Leurs projets soucieux des traditions et d'un usage sur la durée sont pourtant une chance pour une Chine qui construit le plus souvent à la hâte, de préférence dans une uniformité et un gigantisme écrasants.
L'architecture et la globalisation peuvent-elles rendre plus vivable le monde de demain? Là est toute la question posée plus largement par ce film, lui aussi admirablement construit. Car l'essentiel est bien de ne pas troquer un enfer pour un autre. La belle capacité des Chinois à investir collectivement l'espace public survivra-t-elle au mouvement actuel d'entassement dans des mégalopoles? Soucieux de qualité de vie, Herzog et de Meuron proposent une autre voie mais se heurtent souvent à un mur d'incompréhension. Entre utopie visionnaire et pragmatisme, qu'il soit collectiviste ou individualiste, le fossé subsiste. Et entre le bol à riz, le nid d'oiseau et la couronne d'épines, leur art laisse une belle place à l'interprétation.
Norbert Creutz, Le Temps